
Grabadu et Gabaliouchtou sont-ils les deux héros les plus cons de toute l'histoire de la Bande Dessinée ?
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Gotlib, ami de Tabary et parrain de son fils Nicolas, tente ici de répondre à cette singulière question :
Voilà certes une question délicate et épineuse à plus d'un titre car il y a incontestablement de la concurrence. J'ai réfléchi longuement au problème pour en arriver à la conclusion irréfutable : Oui, Grabadu et Gabaliouchtou sont les deux Héros les plus cons de tout l'Histoire de la Bande Dessinée, cela est indéniable (et lorsque je dis « Toute » l'Histoire, j'inclus évidemment dans celle-ci les Grottes de Lascaux et la Tapisserie de Bayeux).
Ceci posé, il est intéressant, toutefois de replacer ces deux indécrottables imbéciles dans le contexte historique de la B.D. des années 60, ainsi que dans la production globale de leur créateur Jean Tabary. A l'époque, ce dernier menait de front plusieurs séries à grand succès : Totoche et sa bande (d'où allaient émerger par la suite Corinne et Jeannot pour une carrière en solos), Richard et Charlie, Valentin le Vagabond, Le Grand Vizir Iznogoud, etc …

Le Journal Vaillant – devenu par la suite « Pif-Gadget » - avait demandé à cet auteur prolifique une petit série supplémentaire à parutions intermittentes et épisodiques, destinée à servir de Bouche-trou. Jean Tabary avait accepté à contre-cœur et avec un léger agacement. Car dans son esprit, il devait se consacrer tout entier à son ŒUVRE. Et les petites conneries de ce genre risquaient, pensait-il, de le distraire du droit chemin de son Inspiration Créatrice.
Aussi rentra-t-il chez lui et lançant vers les Cieux son Anathème, maudit-il jusqu'à la 7° génération les gens qui lui avaient commandé ce travail. Après quoi, il s'assit à sa table à dessin et dans un grand rire dément décida de faire N'IMPORTE QUOI.
Le lendemain, Jean Tabary livrait le premier épisode de Grabadu et Gabaliouchtou et la Rédaction du Journal au grand complet sombra dans la perplexité la plus totale, se demandant si l'aspect un peu intellectuel de ces deux crétins ainsi que le côté vaguement négatif de leur comportement ne risquerait pas, à long terme, de heurter l'âme sensible des jeunes lecteurs. Surtout dans la scène fameuse où Gabaliouchtou chausse ses skis à l'envers pour remonter la pente neigeuse.
Jean Tabary était ravi. On allait enfin lui foutre la paix avec des histoires « bouche-trous » et il pourrait enfin se remettre à CRÉER sérieusement. « Yark, yark, yark, ricanait-il intérieurement, quand je décide de faire du « n'importe quoi », ils comprennent leur douleur !… Yark, yark, yark !”. Manque de pot, la Rédaction, dans l'expectative, lui en commande un second épisode pour la semaine suivante. Jean Tabary accusa le coup et son visage resta de marbre. Il accepta stoïquement, dissimulant la très grande colère qu'il sentait gronder en lui.
Il rentra chez lui, saccagea son appartement, blasphéma à plusieurs reprises le Nom du Seigneur et décida de refaire n'importe quoi, MAIS EN PIRE . Et ainsi fit-il. Épisode après épisode, à chaque fois « n'importe quoi » et, au plus fort de ses colères qui allaient croissant, à chaque fois PLUS N'IMPORTE QUOI QUELA FOIS D'AVANT.
Parallèlement, les choses, à l'extérieur, prenaient une tournure de plus en plus singulière.
Différents groupes de Linguistes-Structuralistes s'organisèrent en Séminaires de Travaux afin d'étudier les rapports sado-masochistes inconscients entre Grabadu et Gabaliouchtou ainsi que la Symbolique de la lettre « G » en tant que Représentation Métonymique dans la Relation au Nom du Père comme Signifiant Premier du Phallus.
Jacques Lacan rédigea dans la Revue « Scilicet » (N°4) son fameux Texte-Manifeste : « Du fondement Symbiose-Métaphore au Point de Caparaçon entre Kant/Sade et Grabadu/Gabaliouchtou ». Françoise Dolto écrivit son essai célèbre : « La Psychanalyse au risque de l'Évangile relu dans une optique Grabado-Gabaliouchtienne ».
Au Congrès du P.C. de 1963, Jean Tabary fut jugé comme politiquement suspect pour « conception et exploitation de héros populaires à actions négatives ». Marguerite Duras tourna « G. et G. sont dans un camion, G. tombe à l'eau, qu'est-ce qui reste », film en noir et blanc de 4 heures 28 minutes qui présentait la particularité de ne comporter qu'un seul plan fixe et qui remporta un vif succès tout en suscitant bon nombre de polémiques aux J.J.C.D.M. (Journées du Jeune Cinéma Déjà Mort) de Hyères. Johnny Hallyday donna un Show dément au Palais des Sports où il apparut, au travers des éclairages Laser, en costume plagiant de façon éhontée celui porté par Grabadu et Gabaliouchtou.
À la suite de ces réactions diverses, Jean Tabary fit exploser un bloc d'immeubles du Quartier Clignancourt et hurla à la mort huit jours et huit nuits. Après quoi, décidant d'en finir une bonne fois pour toutes, il se planta devant sa table à dessin, se mit un bandeau noir sur les yeux et entama un nouvel épisode de Grabadu et Gabaliouchtou en adoptant la position des pieds au mur et en tenant sa plume entre les dents. Cet épisode fut crucial pour moi.
En effet, lorsque j'en pris connaissance, le fou-rire qui me saisit faillit me faire sombrer dans le coma. Je me ruai chez Jean Tabary pour lui hurler mon enthousiasme et cependant que j'y allais de mes envois de fleurs, je le voyais petit-à-petit changer de couleur. Jusqu'au moment où à mon grand étonnement il s'effondra sur sa table à dessin et se mit à sangloter, la tête dans les mains. Et en hoquetant, il me fit sa douloureuse confession d'une voix tragique entrecoupée de larmes : « Grabadu et Gabaliouchtou, c'était N'IMPORTE QUOI !… » Lorsqu'il dessinait ça, il faisait « EXPRÈS DE REGARDER AILLEURS !… » Personne n'avait jamais réalisé qu'il NE S'EXPRIMAIT PAS UN SEUL INSTANT DANS CETTE SÉRIE !!… etc …etc … Il eut même ce mot magistral : « Je suis un Artiste Maudit et Incompris À L'ENVERS !!… ».
J'aurais dû briser-là ce dialogue de sourds mais j'eus le malheur de lui dire que « Grabadu et Gabaliouchtou, c'était vachement marrant ! » La suite est confuse dans mon esprit et ne redevient claire que trois mois plus tard, lorsque je me suis réveillé dans un lit d'hôpital.
Résumons-nous : Grabadu et Gabaliouchtou, c'est des bêtises. Des coups de bâtons et des briques à travers la gueule. Une succesion de gags absolument gratuits et sans aucun message à délivrer sinon celui-ci : « Tenez, lisez-ça et fendez-vous la gueule ». Le malheur, c'est que Jean Tabary ne le faisait pas exprès. Comme il dit, il faisait « n'importe quoi ». Mais n'importe quoi, fait par un grand Pro, ça peut atteindre le Génie. Car qu'on le veuille ou non, c'est dans la réutilisation et dans la rénovation des Grands Thèmes Éternels comme la peau de banane ou la bouche d'égout ouverte que l'on reconnaît la « Patte du Maître ! »
En fait Jean Tabary, Comme Monsieur Jourdain avec sa prose, faisait du « Slapstick » sans le savoir avec Grabadu et Gabaliouchtou. Qui sont, faut-il le rappeler, les deux héros les plus cons de toute l'Histoire de la Bande Dessinée. Ce qui nous ramène à notre point de départ.
GOTLIB
P.S. Un Petit détail en passant : on prononce GabaliouCHTOU et non pas GabaliouTCHOU. Attention à l'imprudent qui aurait le malheur de dire GabaliouTCHOU devant Tabary, il se fait aussi sec rentrer dans le lard